Les croix Lithuaniennes.
B.
Ginet-Pilsudzki
Secrétaire
de la Section Ethnogr. dans la
Com. Anthrop. de l'Académie des Sciences à Cracovie.
Lorsque
les grandes puissances européennes auront cessé leur combats
meurtriers, lorsque la vieille Europe considérera avec honte l'oeuvre
de mort et de destruction accomplie, bien des provinces, bien des pays
entiers mériteront le nom de terre de tombes et de croix. Ce nom
conviendra avant tout à ceux qui, piétines par des millions d'hommes et
de chevaux, des armées en marche et en retraite, ont servi durant des
mois entiers de terrain à des combats d'une étendue effroyable. Ce
seront parmi les autres les terres de Pologne et de Lithuanie.
Ces deux pays constituèrent depuis la fin du XIVe siècle
jusqu'en 1795
la République polonaise.
Par un étrange décret de la Providence, la Lithuanie
et plus
directement sa portion appelée Samogitie, située près des côtes de la
mer Baltique, avait eu, dès l'époque de sa conversion au christianisme
jusqu'à nos jours, une prédilection particulière pour les croix en
bois. Elle en avait semé le pays avec une telle abondance que le poète
et géographe polonais W. Pol (la première moitié du 19 s.) a donné à la
Samogitie le nom de «sainte terre de Dieu».
Mis à part les petits sanctuaires, on rencontre beaucoup de croix le
long des routes et des villages polonais; les contrées habitées par les
Blancs-Russiens en sont également pourvues; cependant la Pologne et la
Russie-Blanche doivent céder le pas à la Lithuanie, dont les paysages
sont inséparables des hautes croix dominant les croisements des routes,
se dressant dans les forêts, les champs et jusque dans les cours des
habitations villageoises. Dans la première moitié du XIXe
siècle les
croix en Samogitie étaient si denses, que l'espace qui les séparait ne
dépassait pas quelques dizaines de mètres.
[1]
Dans quelques siècles la simple croix latine a passé
par une longue
série d'évolutions et s'est finalement transformée en une
sorte de petit sanctuaire placé sur un pilier ou cloué à une croix. Il
est
aisé d'observer, surtout lorsqu'on a une riche matière sous la
main, la transformation graduelle et la parenté des types
transitoires. Chaque district ou même chaque paroisse a une
prédilection pour telle forme, telle grandeur, pour
tels ornements ou statuettes de saints. Les dernières, sculptées
dans le bois, n'ont pu s'affranchir des cadres étroits de
l'iconographie qui
paralyse toute envolée.
L'image la plus en faveur et de conception toute populaire est celle
d'un Christ représenté à
demi-nu, une main posée avec lassitude sur un genou l'autre appuyée sur
le coude soutenant
le menton. Les traits du Christ sont empreints d'une telle tristesse
que le cœur
se serre en le voyant. Les Lithuaniens appellent ce Christ «
Smutkelis»[2]. Les
ornements qui décorent les croix d'abord de forme géométrique et
d'exécution plutôt primitive, changent sensiblement avec le temps. On
sent le fini dans le travail et les décorations sont empruntées à la
vie végétale.
Plus particulièrement intéressants à ce point de vue sont les ornements
en fer surmontant les toits des croix et des petits sanctuaires. A côté
d'une grande simplicité ou d'une riche fantaisie, on perçoit la
noblesse de la ligne au goût raffiné, et l'on se refuse à croire que
leur berceau est une forge de village et leurs auteurs de simples
forgerons parfaitement étrangers à toute école. Les croix, les petits
sanctuaires, les statuettes des saints sont également leur oeuvre;
quelquefois c'est aussi celle des petits pâtres de village. Ici l'on
voit l'aptitude peu commune du peuple lithuanien pour les métiers en
général, et l'on ne peut que regretter que jusqu'à ce moment on n'ait
pas créé d'écoles professionnelles pour développer ces qualités innées.
Malgré la réelle difficulté qu'il y a de classer les croix
lithuaniennes en types sépares, leur meilleur connaisseur actuel, M.
Michel Brenstein, de Wilna, distingue cinq types sous le rapport des
différences des principes constructifs. Cependant il réduit ses
observations strictement à la Samogitie.[3]
-
Type le plus ancien qui tend à
disparaître. Croix surmontée d'un
petit toit: c'est la plus rapprochée de la simple croix latine. Elle
se compose d'un pilier aux bras raccourcis sur lesquels est posé un
petit toit conique terminé par une minuscule croix en bois ou en fer
Deux croix et quatre ornements en fer du district
de Telche.
- Les sanctuaires proprement dits. Sur un
simple pilier est placée une boîte de forme carrée, parfois cubique,
dont les
parois souvent dans le style baroque, s'ouvrent d'un ou de plusieurs
côtés. C'est un restant de très anciens sanctuaires qui eux étaient
formés d'un petit toit posé sur quatre
colonnettes reposant à leur tour sur une base soutenue par un pilier.
Le petit toit servait d'abri aux statuettes des saints. Les sanctuaires
de ce type
sont vitrés quelquefois d'un ou de tous les côtés. Une variété de la
même espèce sont les sanctuaires en forme de grande boîte, mesurant
jusqu'à 2 m. de hauteur.
Les boîtes sont posées sur des piliers très bas et renferment des
figurines représentant des scènes de la vie du Christ et plus
spécialement de la Passion.
- Les sanctuaires en forme de maisonnettes,
hautes de 1 à 2
mètres. Certaines de ces maisonnettes possèdent une ouverture
sur le devant, surmontée d'un toit qui s'appuie sur des
colonnettes, d'autres ont portes et fenêtres, d'autres encore
entièrement vitrées d'une tire-lire, dont
les offrandes servent aux réparations nécessaires. Dans un ou l'autre
de ces sanctuaires se trouve un autel minuscule orné d'images et de
statuettes de saints. Anciennement ces sanctuaires étaient souvent
placés sur des pierres ou dans de vieux chênes: ces pierres, la légende
les
supposait être d'anciens autels païens. De nos jours c'est une simple
maçonnerie en pierre ou en brique qui leur sert ordinairement de base.
- Les très petits sanctuaires qui ne
dépassent pas 1 m. de
hauteur. Ils sont suspendus sur des arbres bordant une route
ou isolés sur quelque coteau: le plus souvent des chênes ou des pins.
Ils n'ont qu'une ouverture vitrée parfois sur le devant
et sont richement sculptés et même peints. A l'intérieur est souvent
une statuette représentant le Jésus «triste», plus
rarement la Ste Vierge ou une croix.
- Les croix latines donnant par degré le
change aux petits
sanctuaires, se distinguent des croix polonaises et blanc-russiennes
par leur riche ornementation sous forme de rayons entourant la Passion
et formant un «soleil*, ainsi que de boiseries courant le long de la
ligne verticale et des épaules. Souvent on y cloue tous les emblèmes de
la Passion.Les bras de la croix supportent aussi parfois des statuettes
de la Ste Vierge, de Ste Anne, de Ste
Madeleine. Le sommet de la croix est surmonté d'un pélican nourrissant
ses petits, d'une petite croix en fer, d'un minuscule drapeau en forme
d'archange avec une trompe, d'un coq, d'une croix à huit rayons. En
Lithuanie comme partout ailleurs la croix doublement barrée (à
transversale double) protectrice de la peste est très populaire. Les
Lithuaniens exprimaient leur
attachement aux croix et aux sanctuaires, par le faste avec lequel ils
les installaient et qui dépendait de la richesse du donateur. Une foule
d'invités se réunissaient et après les cérémonies prescrites par
l'Église et exécutées par les prêtres, commençaient chez
les paysans riches les agapes qui duraient quelquefois plusieurs jours,
et où coulait à flots la bière fabriquée à la maison.[4] Ce qui
porta un coup mortel au développement
de l'ornementation de l'art populaire exprimé dans les croix et petits
sanctuaires, fut l'ordonnance barbare et brutale du fameux dompteur de
la révolution polonaise de 1863, M. N. Mourawyew,
donnée le 8 juin 1864, par laquelle il était défendu non seulement de
fonder des croix nouvelles, mais de restaurer
les anciennes. C'était un des moyens du gouvernement russe, qui
systématiquement, tendait à russifier la Lithuanie, à abaisser
le
catholicisme pour préparer le terrain à la propagande du rite oriental
qu'on introduisait de force chez les Grecs-unis
en Russie-Blanche, province voisine. Comme de raison, la population
lithuanienne ne se résigna pas si facilement
à cet ordre qui frappait douloureusement son attachement pour sa
religion et l'église catholique. Avec angoisse
on épiait chaque croix qui vacillait et quelle tristesse, quel chagrin
pour ceux qui depuis de longues années étaient habitués à prier aux
pieds de ces symboles de la foi, mis là par leurs pères ou ancêtres, et
qu'un coup de vent
jetant à terre condamnait à l'oubli et à la pourriture! On se
réunissait la nuit pour délibérer comment
remédier au mal. Souvent on décidait d'envoyer un rusé compère
connaissant les côtés faibles des employés de
l'administration, pour fléchir les bons par la prière et les cupides
par l'argent. Bien des fois dans mon enfance j'entendais raconter par
ma grand' mère et mes tantes l'histoire du sauvetage de nombreuses
croix, par l'appel qu'on avait fait aux âmes généreuses de certains
hommes au pouvoir restreint, mais qui comprenaient la monstruosité de
cette inique ordonnance, ou bien par le tout puissant pot-de vin. Pour
dépister la vigilance de la police qui dans son zèle excessif
tracassait impitoyablement la tranquille population, on badigeonnait
d'une certaine couleur la croix qui allait
tomber — en même temps on en fabriquait une autre en cachette, qu'on
recouvrait de la même nuance, et une nuit bien sombre,
après avoir posté des sentinelles tout autour, et aussi silencieusement
que possible, on
installait l'alter ego de l'ancienne croix, c. à d. la nouvelle, en
enlevant bien vite les
restes de l'ancienne. Les multiples représentations faites par les
sphères ecclésiastiques
et privées ont abouti après trente-deux ans à l'ukaze impérial du 14
mars 1896 lequel, en éloignant la circulaire du général
gouverneur, faisait des restrictions quant aux croix construites en
matières durables. Surgit
alors une nouvelle époque pour les croix de bois. Elles reparaissent
sur les routes et les
champs, mais en nombre restreint.
Une croix daus le village d'Olsiady (district de Telche).
Hélas les croix lithuaniennes d'aujourd'hui perdent leur cachet
d'ornementation antique. La forme et la construction archaïque se
perdent de plus en plus: à leur place
apparaît la croix latine tout à fait simple. [5].
Il faut
espérer que les jeunes artistes lithuaniens vont s'en émouvoir et en
dirigeant les sculpteurs villageois, ils leur soumettront comme motifs
d'ornements, les anciens dessins modernisés selon les goûts actuels.
Un album [6]
de
croix
lithuaniennes, édité par un groupe d'artistes, prouve l'attrait de ce
genre d'ornementations. Espérons
que le travail de ces artistes patriotes n'en restera pas là.
Une
croix daus le village de Plaunguiany (district de
Telche).
Les
croix lithuaniennes représentent
une étude des plus curieuses pour les ethnographes, qui après avoir
constaté
leur état présent, devront aller au fond de leur genèse et de
l'histoire
de leur développement.
Il convient de commencer dès les origines du
christianisme. Les
premiers chrétiens ne pouvant mettre sur
leurs monuments les signes des croix, les remplacèrent par des emblèmes
sous forme d'une
ancre ♀, d'un trident Ψ, ou d'un dix romain Х.
L'adoration de la croix était réduite au culte
privé; plus tard
cependant lorsque les persécutions eurent cessé et que la
véritable sainte croix eut été retrouvée, son adoration reçoit un
caractère public et solennel. La dévotion à la
croix sainte et à ses reliques était si grande au Vme
siècle et dans les
suivants, que ceux mêmes des empereurs d'Orient qui
persécutaient
les icônes et le culte
des images, ont respecté le culte de la croix. Cette graduelle
propagation de la
dévotion à la croix à provoqué maints abus et une fausse conception de
l'idée qu'elle incarnait. Déjà
Saint Ambroise en parlant du culte de la croix trouvait nécessaire de
souligner
l'idée: «Adorons le Christ notre
Roi suspendu sur le bois, mais non le
bois lui même.» D'après les édits de Valentin et de Théodose,
nous
voyons que les croix étaient
souvent placées dans des endroits très mal choisis.[7]
En France, au moyen-âge, on installait
les
croix dans les carrefours, à l'entrée des villes et des villages. La plupart de ces
croix étaient élevées en commémoration
d'un fait important, en signe
d'expiation, de protection, ou simplement pour marquer la délimitation
des propriétés. [8].
Pendant
les XIVme et XVme siècles, on donna aux croix des
chemins une grande richesse;
on multiplia les figures qui accompagnaient le Christ, tout en
conservant les dispositions primitives.
La plupart de ces monuments ont été détruits pendant les guerres de
religion ou à l'époque de la révolution.
[9]
.
Les croix dans les cimetières étaient auparavant
rarement
placées comme attributs de martyrs quel qu'ait été d'ailleurs le
supplice du saint enseveli, et ce n'est que
progressivement que l'on commença à poser les croix sur chaque tombe
chrétienne.
La Lithuanie reçut le baptême ainsi que la croix des
mains de la
Pologne au XIVme siècle, quand la reine de ce pays,
Hedwige, épousa le grand duc de Lithuanie Jagiello et quand ces deux
pays voisins en formèrent
un seul lié par une union personnelle en 1387 (et réelle en 1569).
Le nom de la croix en lithuanien kryžius
provient du polonais krzyż. Dans ces temps là, en Pologne, la dévotion
à la croix devait exister à l'exemple de celle qui régnait en Europe
occidentale. Les traces de cette vénération se retrouvent dans les
époques ultérieures et jusque dans les temps présents.
Dans certaines provinces on changea de matière de construction: le bois
fut remplacé par le fer.
Cependant les hautes croix de bois[10], situées
près des villages et aux croisements
des routes étaient il y a peu de temps encore le trait caractéristique
du paysage
polonais, et chaque ami de l'art populaire déplore de voir se propager
les croix affreusement banales
en fer coulé posées sur une base maçonnée. Le docteur Matlakowski dit
en parlant de ces
produits: «Aucun trait, aucun pli
de vêtement, aucune inexactitude de
dessin qui
trahisse l'âme qui les a créés».[11].
Encore maintenant en Pologne pendant les épidémies,
particulièrement
celle du choléra, on pose au bord des routes des
croix pour lesquelles on choisit le bois de tremble.[12].
Le premier modèle de ces petits sanctuaires
mentionnés plus haut, que
l'on clouait aux arbres, a été apporté de la Pologne en Lithuanie. Z.
Glogier, qui a particulièrement étudié le passé de la Pologne, dit en
parlant de la vénération qu'on
a toujours eue pour le chêne: «Les
gens pieux, pour déraciner les
superstitions, suspendent à ces arbres, dont les formes
doivent avoir une particularité quelconque, excroissance, grandeur,
etc., des images, spécialement de la Ste-Vierge. Une telle
image acquérait un charme particulier, s'il s'y rattachait une légende
sur l'apparition de la Ste-Vierge sous forme
d'un rayon lumineux jouant entre les feuilles». Les Polonais
n'avaient
pas un moindre penchant pour les petits sanctuaires avec
des figures de saints dedans. Glogier écrit:*)
[13]
: 1) «Les
riches construisaient non loin de leurs habitations des chapelles avec
des caveaux, les moins
fortunés des poteaux avec une figurine du Christ, de la Ste-Vierge ou
d'un saint avec un petit toit dessus pour les préserver.
La noblesse, les bourgeois et les paysans faisaient de même.»
Le long du
chemin que parcourut Saint Adalbert en allant de Cracovie à Gnezne,
partout où il s'arrêtait pour instruire le peuple, on plaçait des
petits sanctuaires commémoratifs: les ponts et les
gués étaient marqués par une figure de St. Jean-Baptiste. Nul doute que
ce qui a été fait chez eux pendant qu'eux mêmes étaient baptisés par
les missionaires étrangers,
les Polonais le refirent durant la pacifique christianisation de la
Lithuanie. Le noble zèle du gouvernement polonais à affermir et
propager la religion chrétienne en Lithuanie, est connue dans
l'histoire.
Nouveau converti, le roi Jagiello prenait grandement
part à cette
oeuvre; à chacun de ses voyages annuels en Lithuanie,
il instruisait lui-même son peuple, l'engageait à apprendre le
catéchisme et par de riches cadeaux le gagnait à l'étude
des prières et des vérités de la foi. [14]
. On présume que là où les instructions des rois,
des évêques, des missionnaires avaient lieu, on plaçait immédiatement
des croix qui peu à peu évoluaient en chapelles et églises. La facilité
avec laquelle
les Lithuaniens ont accepté l'adoration de la croix au XVme
et XVIme siècle peut être selon moi attribuée à deux motifs:
- L'union de la dévotion aux arbres sacrés
et aux bocages, et des petits sanctuaires cloués sur les arbres choisis.
Il est vrai que les bois sacrés, représentant aux yeux des Lithuaniens
une sorte de refuge des dieux, étaient
généralement rasés, mais la destruction des arbres isolés présentait
plus de difficultés. Le clergé catholique pouvait ordonner qu'on
abatte les arbres vénérés par la foule, devant lesquels on célébrait le
culte, mais restaient épargnés ceux qui n'étaient connus
que de certains individus.
[15]. Pour les sauver de
la destruction, les
néophytes eux-mêmes pouvaient attacher aux arbres
les symboles de la foi chrétienne, sans pour cela cesser de déposer à
leurs pieds les offrandes sanctifiées par la tradition
des siècles antérieurs. Le clergé dans beaucoup de cas reculait devant
les moyens extrêmes pour déraciner de l'âme du peuple [16] le
culte des arbres sacrés. Pour faciliter le passage à la foi chrétienne,
il désirait pousser vers le culte du Christ et des saints au moyen
d'images et de petits sanctuaires cloués aux arbres sacrés.
- Rien cependant selon moi n'a influé sur les croix de bois en
Lithuanie comme la possibilité d'unir dans une série de
générations l'idée des deux mondes: chrétien et païen, par les croix
tombales. Il est généralement reconnu que les cérémonies funèbres se
conservent le plus obstinément. Le Chritianism défendait de brûlerles
corps: et comme il n'y avait pas
encore de lieu consacré à la sépulture, chaque famille en sevelissait
ses morts dans des lieux
différents, probablement là où jadis ils les brûlaient selon leur
ancien rite. Cet isolement favorisait l'accomplissement
des pratiques païennes, telles que l'emploi des pleureuses, les repas
funéraires. Le placement des croix
sur les tombes, donnait au peuple encore profondément païen l'apparence
d'appartenir à la religion de l'Etat. Les Lithuaniens de Prusse, deux
cents ans après avoir reçu le baptême, ensevelissaient encore leurs
morts dans les champs et les bois,
[17], là
où jadis les corps des ancêtres avaient été brûlés et enterrés. Auprès
de ces tombes on festoyait en l'honneur
des morts et des dieux en les évoquant par des sacrifices sur place et
dans les habitations. Le Christianisme s'en
mêla pour autant que sur ces endroits non bénis l'on plaçait des croix
non bénites également. L'évêque Samien Michel
vers l'an 1430 les fait détruire et défend de les replacer. Malgré cela
les abus continuaient sans être rigoureusement
réprouvés, excepté dans les cas d'excès particuliers. Ce n'est qu'au XVIme
siècle que l'on se mit énergiquement à réagir et en
même temps on s'intéressa scientifiquement à ces restes du paganisme.
[18]
Dans
les endroits plus éloignés du centre de culture, telle la Samogitie cet
état de choses cessa deux siècles plus tard que partout ailleurs.
L'évêque samogitien Georges Tyszkiewicz,
au synode de 1636, défend aux prêtres les oraisons funèbres et autres
cérémonies hors de l'église. L'évêque de Luck déclare au peuple que
quiconque ensevelira un mort dans les bois ou les champs sera
excommunié. Le synode de Vilna en 1744 ferme durant trois mois l'entrée
de l'église à celui qui enterrera dans les bois ou
les champs [19]. En
même temps les évêques tâchaient de mettre de
l'ordre dans les cimetières éloignés de l'église, quoique également
bénis par le clergé, et dans ceux qui étaient situés dans son enceinte.
Les synodes défendent de paître le bétail dans les cimetières, d'y
laisser entrer les troupeaux; ils
ordonnent de les entourer d'un mur ou d'une haie, ou de creuser un
fossé alentour. Mais il n'est pas facile de
vaincre les coutumes populaires: aussi jusqu'à présent, il existe en
Lithuanie beaucoup de cimetières en dehors des paroisses dans les
champs et les forêts.
3) Quand les réminiscences païennes eurent été réduites à leur minimum,
quand le peuple attaché de
toute son affection à la religion catholique en devient le soutien
fidèle et dévoué,
survient l'époque tragique qui fait perdre l'indépendance à la
Lithuanie ainsi qu'à la Pologne.
La nation entière courbée sous les malheurs cherche un refuge dans la
foi, chaque jour plus
profonde et plus vive. Au culte ardent de la Vierge s'ajoute celui du
Christ, de sa passion,
de ses souffrances. Les croix et les sanctuaires se multiplient, tantôt
en souvenir des glorieux faits du passé rendus
plus chers encore, tantôt, à l'heure des soulèvements des Polonais et
Lithuaniens pour la patrie commune, en signe de supplications.
Bien nombreuses aussi surgissaient les croix après chaque soulèvement.
La guerre contre l'envahisseur paraissait
en Lithuanie sous la forme de combats de francs-tireurs.
Ceux qui tombaient étaient enterrés isolément par leurs compagnons
d'armes où et comment ils en avaient le pouvoir.
Pour retrouver leurs êtres chers, morts au hasard dans les bois, les
chaumières, les châteaux, les familles
faisaient parfois de très longues recherches. Sur la tombe soltaire
perdue dans quelque coin du pays, ou plantait une croix,
remplaçant celle qui avait été ébauchée à la hâte par une main
étrangère.
Le féroce Mourawyew, dompteur de la révolution de
1863,
comprit parfaitement la
signification patriotique des croix, et dans un ukase que nous avons
mentionné plus haut, défendit d'en ériger de nouvelles, et de restaurer
les anciennes. Lo malheureux peuple, harcelé, torturé par des
persécutions incessantes, faiblissant dans son courage, se prosterna
aux pieds de ses vieilles croix en suppliant la grâce, la justice, la
liberté.
La nation Lithuanienne, malgré la dévastation
radicale
de la plus grande partie de son pays, espère toujours que cette grande
guerre lui rendra une patrie libérée. Des milliers et encore des
milliers de ses fils obligés de gagner leur pain dans un dur exil,
rêvent à l'heure du retour où il leur sera donné de
s'agenouiller au pied de la croix protectrice de leurs villages et
d'ériger une petite chapelle avant de nouveaux labeurs sur cette terre
natale tant aimée. Et tous les ardents patriotes, faisant partie de la
sphère intellectuelle du pays, croient fermement qu'ils pourront
bientôt faire construire de grandes et belles croix ornementales,
fondées par des villes, des villages, et des associations, en signe de
reconnaissance, pour Téloignement définitif de leur nation de cette
croix du Seigneur qu'elle supporta avec sa sœur la Pologne durant de
longues années avec toute l'humilité chrétienne, mais qui la fit
fléchir maintes fois sous le poids terrible de la douleur et de la
désespérance.
(Les illustrations dans le texte ont été dessinées par M. K.
Zwigrodzki, de Rappersivil.)
[1]
Ľabbé A. Jucewicz
Caractéristique de la Samoditie. Wilna 1840. p.
4.
[2]
Mot provenant du polonais "smutny"-triste. Cette
image du
Christ était répandue autrefois dans toute la Pologne.
De nos jours elle existe encore dans les environs de Lemberg et dans
les Tatra. Il est évident qu'elle a été apportée en Lithuanie de la
Pologne.
[3]
Brenstein M.
Croix et chapelles samogitiennes, dans les
Notes
antropologiques, archéologiques et ethnographiques, éditées par
ľAcadémie des Sciences à Cracovie VIX. 1907. 1–16 p.
[4]Brenstein
M. 1. c. P.5.
[5]
Brenstein M. 1. c. p.7.
[6]
Les croix lithuaniennes.
préface du Dr. Basanavitius. Les
vignettes en style lithuanien du
peintre A. Zmudzinavicius.
Vilna 1912.
[7]Catholic
Encyclopaedia s.v. Cross.
[8]Nouveau
Larousse Illustré s. v. Croix
[9]
ibidem.
[10]La
croix était haute principalement, pour que, à mesure qu'elle
pourrissait,
elle puisse être renfoncée
[11]
Matlakowski.
Les bâtiments du peuple à Podhalie.
Varsovie 1902 (polon.).
[12]
Ľabbé W.Siarkowski.Recueil
des matériaux ethnographiques.
Ed. Ac. des Sc. Cracovie (polon.).
t. II. p. 240.
[13]Encyclopedie
de l'ancienne Pologne v. II. p.2 (en
polon.)
[14]
Dr. Fijalek.Le
christianisme en Lithuanie
(dans ľ œuvre
La Pologne et la Lithuanie.
Cracovie 1915). p. 62 (en polon.).
[15]
Glogier
mentionne
un grand
nombre de légendes populaires polonaises touchant le chêne; le chêne
appelé «Docteur» dans le gouvernement de Kielce. — Le fameux
Baublis en Samogitie, abattu en 1912, qui avait plus de mille ans. Il
était envisagé comme un arbre sacré à l'époque païenne, et n'a cessé
de l'être jusqu'à la fin de son existence.
[16] A.
Brückner. L’ancienne
Lithuanie.
Varsovie 1904. 156 p. (en polon.).
[17] Brückner. I. с. str. 45.
[18] Brückner. I. c. str. 46.
[19] Glogier. I. c.
Konwersja
OCR: Rafał Charłampowicz
Korekta i
formatowanie: Jurand B. Czermiński