16 DÉCEMBRE 1909
L'ACCOUCHEMENT,
LA GROSSESSE ET L'AVORTEMENT CHEZ LES INDIGÈNES
DE L'ILE SAKHALINE
Par M. Bronislaw Pilsudski
Les
Guilaks,
L'accouchement, est considéré par les Guilaks comme
un acte impur. Il ne peut de ce fait avoir lieu dans la maison au foyer
domestique. Aussi, quelle que soit la rigueur de la saison, on conduit
la parturiante dans une tente arrangée spécialement pour elle à
proximité de la maison. On installe cette tente parmi les arbustes qui
servent de cabinet d'aisance aux femmes des Guilaks, et ceci déjà
indique auffisamment combien peu de considération les Guilaks ont pour
l'acte de l'accouchement. Aucun homme n'approche jamais cet endroit,
dont l'accès est défendu mème aux petits garçons. On les prévient que
s'ils mettaient les pieds sur des traces de sang de femme, ils
contracieraient une maladie spéciale nommée « taremyud »,
sorte de paralysie, dont on meurt,
Dès les premières douleurs, la parturiante est
introduite dans la tente appelée «lau-raf»
(maison d'accouchement) et que l'on construit à la hâte au moment
nécessaire. Cette tente, faite de branches, couverte d'une vieille
écorce de sapin, basse, tapissée d'herbes sèches, rappelle plutôt une
niche de chien qu'une habitation, destinée à recevoir un être nouveau,
attendu avec joie par ses parents. Mais le Guilak: n'est-il pas appelé
à une vie dure et misérable. L'idée mème ne lui vient pas d'offrir
quel-que confort à l'être à venir.
Avant de se rendre dans sa niche, la femme Guilak revêt de vieux
vêtements sales et quitte le pantalon, qu'elle porte en toute saison.
La parturiante est presque toujours assistée par une
femme d'âge moyen ou vieille, expérimentée, qui a eu elle-même
plusieurs enfants. A défaut d'une matrone que l'on appelle « lauoven-chauk
» (la femme aidant l'accouchement), le mari est autorisé à prendre pour
lui les fonctions de matrone, mais seulement le mari et aucun autre
homme, même pas le frère cadet du mari, qui cependant, d'après les
coutumes guilaks a des droits sur la femme de l'aîné et est considéré
en quelque sorte comme son mari, et toujours comme le deuxième père de
ses enfants.
L'accouchement se fait la femme étant assise sans
étendre les jambes. La parturiante doit rester tranquille, sans se
lever, sans s'agiter. La matrône ou le mari veillent à l'exacte
exécution de cette règle et au besoin empoignent la malade par le dos
pour l'empêcher de faire des mouvements. Car, d'après les Guilaks, une
telle conduite serait suivie d'une maladie avec déviation de la colonne
vertébrale.
Pour activer l'accouchement, on agite le pan du
vêtement devant la figure de la parturiante ou on lui souffle avec fa
bouche sur le sommet de la tête.
Les Guilaks ne connaissent aucun moyen
artifciel pour aidor l'accouchement, lorsqu'une femme ne peut accoucher
spontanément, elle meurt ainsi que l'enfant. Ces cas doivent être
rares. Je n'ai entendu parler, pour ma part, que d'un cas semblable
pendant plus de dix ans.
Les jeunes fille sont tenues d'écouter
respectueusement les récits concernant les accouchements, sans quoi
elles risqueraient d'avoir des accouchements pénibles.
Pour activer la délivrance, on met dans la bouche de
la malade l'écorce du Sambucus racemosa
qui, par son amertume, provoque des vomissements et hâte ainsi
l'expulsion du placenta (« eblan inind
» = nourriture d'enfant). Si ce moyen ne réussit pas et si le délivre
ne sort pas, la femme meurt. Ce fait est rare, mais se produit
cependant, me dit-on, parfois chez les Guilaks.
Si l'enfant naît coiffé — ce qui est rare, on
conserve précieusement la coiffe desséchée (« ehlan ok » =
vêtement d'enfant) comme
porte-bonheur.
Après l'accouchement, on conseille aux femmes jeunes
de marcher; les femmes âgées, au contraire, doivent garder le repos.
Pendant la grossesse, au contraire, la femme, quelque soit son âge, est
tenue de se remuer le plus possible.
Les Guilate auraient-ils le pressentiment des théories les plus
modernes sur le lever des accouchées?
Il est défendu de boire froid avant et pendant dix
jours après l'accouchement. A défaut de thé, on donne à la malade
de l'eau chaude. Pendant dix jours également la malade doit
s'abstenir de manger du poisson à chair rouge, tout aliment salé, ou de
baies noires (Empetrum
nigrum). L'alcool jugé nuisible avant l'accouchement est, au
contraire, très recommandé après l'accouchement. Mais on en emploie
peu; les Guilaks sakhaliniens buvant, en général, peu d'alcool en
comparaison avec les autres indigènes.
Les fausses couches spontanées (rirond) sont très
fréquentes chez les Guilaks, qui n'y voient rien de dangereux. On
m'affirmait qu'il n'y a presque pas de femme, qui n'ait pas eu une ou
deux fausses couches. Mais personne de ceux que j'ai interrogés n'a
entendu parler de femmes n'ayant jamais pu mener une grossesse à bonne
fin, c'est-à-dire pendant dix mois lunaires, terme habituel d'une
grossesse.
Je ne me charge pas d'expliquer les causes des
avortements fréquents chez les femmes Guilaks. Je pense cependant que
la fatigue physique des femmes Guilaks n'y est pas étrangère. En effet,
la femme Guilak travaille durement et sans cesse, même pendant tout le
temps de la grossesse. Il ne vient pas à l'idée d'un Guilak de ménager
sa femme pendant la gestation. Et lorsqu'une fausse couche se produit,
il l'attribue avec sérénité à quelque cause futile: à un coup porté à
la figure de la femme enceinte par un enfant, de la main, ou à l'aide
de tout objet allongé en bois: une cuillère, une flèche, un couteau en
bois, un jouet, etc. Le coup frappé avec une branche fraîche est
considérée comme inoffensif. Une chute peut aussi provoquer une fausse
couche.
Les
jeunes filles Guilaks non mariées cherchent à provoquer des
avortements, honteuses de leur état. Elles ont recours aux moyens
auxquels on attribue chez eux les avortements spontanés. Il faut croire
qu'elles n'y parviennent pas toujours, car l'infanticide s'observe
parfois, comme on m'a dit, exécuté toujours secrètement.
Rarement la femme Guilak accouche d'un enfant mort; pour ma part, je
n'ai entendu parler que d'un seul cas,
La façon dont le Guilak exprime son angoiese pendant
que sa femme est en douleurs est rien moins qu'originale. Il dénoue
tout ce qu'il porte de noué: ses nattes, sa ceinture, les attaches des
chaussures, du pantalon, etc. Il est également d'usage de dénouer
autour de soi tout ce qui pourrait se trouver noué, ou attaché d'une
façon quelconque. Ainsi, dans la cour, le Guilak retire sa hache du
bois, où elle était fichée. Il détache le bateau qui était attaché à un
arbre. Le mari sa ceinture défaite, l'air malade, se traîne d'un coin
dans l'autre ou reste couché. Il n'a qu'un souci, c'est celui de se
rappeler s'il n'a pas oublié de détacher quelque objet, car alors les
douleurs de sa femme et l'accouchement se prolongeraient du fait de sa
négligence.
Le père ne reprend ses occupations qu'après la
cicatrisation du nombril de l'enfant. A aucun moment on ne fête
d'aucune façon la naissance de l'enfant.
Pendant dix jours la parturiente est obligée de
rester dans sa niche, et ce n'est que si le froid est particulièrement
rigoureux et si elle est la seule maîtresse de la maison qu'elle peut y
revenir plus tôt. S'il y a une autre maîtresse, elle ne jouira
jamais de ce privilège. Les accidents malheureux auxquels sont exposés
les femmes abandonnées à elles-mèmes dans les tentes sont attribués par
les Guilaks à de mauvais esprits. Pour empècher ces esprits de
pénétrer, on place, à l'entrée, une hache qui est censée effrayer tout
esprit malveillant. Dans la plupart des cas ce moyen suffit, mais pas
toujours. Ainsi un de mes amis, le Guilak Kan, vint une fois me
demander conseil pour son nouveau-né que sa femme malade avait par
mégarde blessé à la tête.
Une autre fois, une tente prit feu lorsque la pauvre
malade voulut pour se chauffer allumer du feu. Si ces accidents ne se
produisent pas plus souvent, il faut l'attribuer à l'incroyable
endurance de ces pauvres femmes véritables bètes de somme, chez
lesquelles l'instinct de la maternité arrive à développer une force de
volonté inconnue de l'homme et incompréhensible pour lui.
Les Guilaks sont très réservés en ce qui concerne
les conversations sur les rapports sexuels. C'est peut-être à cause de
cela qu'ils expliquent aux enfants l'origine des nouveau-nés de la
façon suivante: en été l'enfant aura été retiré du dessous d'un arbre,
en hiver il aura été trouvé en piochant pour bâtir la tente.
Par pudeur également les femmes n'appellent pas la menstruation le sang
(« tchob
»), rouis disent: l'hôte est venu (« untab pchind
»).
Les
Ainos
Tout autrement se présente l'accouchement chez les
Ainos, autre peuplade habitant l'île Sakhaline. Les conditions
hygiéniques sont ici de beaucoup meilleures, que chez les Guilaks.
La cause de cet état des choses doit être recherchée
dans la position sociale meilleure de la femme Ainos. La femme n'y est
jamais vendue. En se mariant elle ne passe pas à une tribu étrangère.
La filiation maternelle est considérée ici comme plus proche que la
filiation paternelle. La femme mariée reste dans sa famille les
premières années de son mariage et a ainsi la possibilité d'être
soignée en couches par les siens.
J'ai constaté chez les Ainos un sentiment de
compassion pour celle qui souffre et de l'estime pour la future mère.
Pendant la grossesse même on l'entoure de soins et on la ménage.
Pendant l'accouchement même la femme ne quitte pas
son foyer. Au contraire, on chasse de la yourte tous les enfants, les
jeunes et parfois même les adultes. — Ceci pour deux raisons : 1) la
présence de gens étrangers peut d'après les Ainos augmenter les
douleurs et 2) pour donner à la parturiente le plus de repos possible.
Pour ne pas salir le plancher on garnit la couche de
la malade de branches de pin, d'un vieux tapis végétal et de vieux
vêtements. — La femme se couche sur le côté droit ou gauche, habillée
de vieux vêtements. En hiver elle garde ses chaussures, en été et au
printemps elle est nu-pieds.
Lorsque l'enfant sort elle écarte les jambes ou si
elle ne peut le faire on place entre ses genoux un paquet de vieux
vêtements.
Le rôle de matrone est
confié à la mère de la parturiente ou à une proche parente. J'ai pu
observer, plusieurs fois, que malgré la présence dans la maison de
femmes expérimentées, on faisait venir auprès de la parturiente une
parente, probablement pour avoir une personne bien disposée.
Pour activer l'accouchement et pour amender les
douleurs on frictionne le dos et la poitrine avec de la laminaire
mouillée et chauffée légèrement.
On a recours aussi aux remèdes sympathiques. En
voilà quelques-uns: une chauve-souris enveloppée dans des copeaux
s'emploie pour frictionner le ventre. On arrache quelques poils du
ventre d'une chienne, on les enveloppe dans des copeaux et l'on s'en
sert pour masser le ventre.
La matrone adresse des prières, aux esprits des
ancêtres féminins de la malade, qui seuls sont considérés comme des
protecteurs de la femme. Cette prière est d'habitude formulée comme
ceci : « Quel que soit l'endroit où vous séjournez, bonnes aïeules,
aidez aujourd'hui celle femme qui souffre. »
Les fonctions de matrone ne sont confiées qu'aux
femmes intelligentes courageuses qui savent maîtriser leurs émotions,
conserver la présence d'esprit malgré les gémissements et les cris de
ta malade.
La matrone doit savoir non seulement soulager la
malade au point de vue physique, mais encore avoir un ascendant sur
elle et la calmer, la faire patienter.
Le mari et en général l'élément masculin de la
maison prennent également part à l'accouchement. Le mari peut méme en
cas de besoin remplacer la matrone.
Lorsque la malade gémit, les hommes font une
offrande à la déesse du feu, sous forme d'un petit bâton frisé au bout,
appelé « inaou
», qu'ils placent dans un coin do foyer. Un autre remède consiste à
passer au des, sous des seins de la malade — et c'est un des hommes qui
est chargé de le faire — une corde faite de longs copeaux, appelé « cinoye inau
».—
Ce remède est employé fréquemment contre les fortes douleurs en général.
Lorsque tous ces remèdes ont échoué, l'aîné des
hommes fait une deuxième offrande aux dieux. Il place un petit inau au
milieu du feu entre les bûches et pendant qu'il brûle lentement le
vieillard assis sur un tapie fait une prière qu'il improvise pour la
circonstance. — Si le bâton tombe du côté de l'homme qui prie, c'est un
bon présage et signifie que les douleurs d'accouchement vont bientôt se
terminer.
L'accouchement est très lent chez la femme Aino. Il
est considéré difficile lorsqu'il se termine seulement le 5e
jour après le début des douleurs.
En recevant l'enfant la matrone dit: « Asiri c'a c'a
inankarachty », c'est à dire : « sois le bienvenu nouveau
vieillard », Si c'est une fille — on dit « pahko » —
c'est à dire — vieille.
Les Ainos croient que les enfants sont envoyés de
l'autre monde par des parents défunts qui vivent sous terre dans un
pays identique et dans les mêmes conditions que leurs descendants sur
la terre.
Lorsque le nouveau-né a le hoquet, la mère dit: « A Ajno, wok
eram-botara avackei ne nauko » c'est-à-dire: « regardez, comme
ils s'inquiètent. — Ils — les gens, qui l'ont expédié dans ce monde,
pensent à lui en ce moment et s'inquiètent, s'il a fait un bon voyage
et s'il est arrivé a bon port ».
Les Ainos ne cachent rien de ce qui concerne
l'accouchement à leurs enfants qui sont parfaitement éclairés sur la
naissance du petit frère ou de la petite sœur.
Le jour de l'accouchement le mari ne travaille pas,
non pas pour obéir à une coutume établie, mais par inquiétude et
compassion. Pour affaires urgentes il peut s'absenter dès le deuxième
jour, si tout va bien.
La naissance d'un enfant est l'occasion d'une fête,
qui s'accompagne de la cérémonie suivante. On coupe de l'ail sauvage (Alium victoriale),
qu'on jette dans le feu pour faire plaisir aux dieux qui aiment cette
plante. On fait cuire du riz avec de l'ail aussi, plat rare et fort
estimé. On invite les voisins, qui viennent en manger, mais cherchent à
ne pas troubler la tranquillité de la malade.
A la malade on donne ce qu'on peut de mieux: du riz,
du poisson desséché avec de la graisse de phoque. On ne lui donne pas
de baiss, ni rien de ce qui passe pour être difficile à digérer. Ainsi
une parturiante a refusé de manger de notre pain, qu'elle aimait
beaucoup, mais parce qu'elle le considérait comme indigeste.
La parturiente ne prend aucun aliment ni boisson froide.
Pendant 5 jours il est défendu à la malade de
travailler: si elle est faible, pendant plus longtemps encore. En
général la femme Ainos ne se lève que le sixième ou septième jour, et
se remet petit à petit à son travail.
Les Ainos font beaucoup
attention aux suites des couches. Le massage est continué quelques
jours encore. Pour calmer les douleurs on conseille d'envelopper dans
des copeaux un morceau de matrice d'ours desséchée, ou bien un morceau
de scie en fer et de frictionner le ventre.
On répète aussi le massage avec la laminaire.
En général les femmes Ainos ressentent souvent des
tranchées utérines et ont recours pour les combattre à des moyens
variés, tels que l'application sur les reins de sachets de sable
chauffé, de copeaux chauffés entre les jambes, de cailloux chauffés
enveloppés de copeaux ou d'herbe sur le ventre.
On fait boire aux malades une infusion d'une herbe « arakoj-kina
» ou de « o-kina
». On fait également des lotions tièdes avec des décoctions des plantes
variées : la fausse ortie (Lamium) ou le
« Hopeau-Kina
».
Un remède particulièrement efficace consiste à porter pendant 5-6
jours après l'accouchement un collier mandchourien en grosses pierres,
qui est précieusement gardé dans chaque famille.
Pour activer la sortie du délivre on attache un
étroit ruban en soie autour du ventre. En même temps la malade
introduit le doigt dans l'arrière-bouche pour provoquer le vomissement.
Le placenta et les membranes enveloppés dans un
chiffon sont portés loin des habitations après le coucher du soleil. Si
l'accouchement a eu lieu la nuit, on ne peut le faire que le lendemain.
Pour activer la convalescence les Ainos couvrent le corps de la malade
de branches fortement chauffées du « Taxus baccata
».
Le premier jour le nouveau né est allaité par une
autre femme que sa mère, s'il s'en trouve une. Dans le cas contraire la
mère lui donne le sein. Pour faciliter la montée du lait on bande les
seins de la malade avec une étoffe spéciale, ou bien, on fait des
onctions avec le suc d'une plante appelée « to-peekara kina
», qui aurait des propriétés galactogènes.
Les femmes Ainos sont en général d'excellentes nourrices.
Les Ainos ne connaissent pas de déchirures du périnée.
Dans les cas extrêmement rares où la femme n'accouche pas spontanément
elle meurt, car les Ainos ne connaissent aucune ressource artificielle.
Je n'ai connu qu'un homme dont la femme succomba dans des circonstances
pareilles.
La femme Ainos, qui aura accouché hors de chez elle, est gardée dix
jours à la maison et ce n'est qu'au bout de ce laps de temps qu'on la
laissera partir. Le maître de céans lui garnit alors de copeaux son
traîneau ou le bateau.
Il résulte de ce que j'ai entendu sur l'accouchement
chez les indigènes de Sakhaline que les femmes Ainos accouchent plus
difficilement et avec plus de douleurs que les femmes Guilaks, bien que
ces dernières se trouvent dans des conditions sociales et hygiéniques
dé beaucoup inférieures.
Krasheniknikov, explorateur russe du XVIII siècle,
dans son ouvrage intitulé: « La description du
Kamtchatka » dit, en parlant des Ainos, habitant des îles
Kouriles, que l'accouchement chez eux est bien plus difficile que chez
les peuplades du Kamtchatka, et que d'après témoignage de ces derniers,
la convalescence se prolonge parfois jusqu'à 3 mois.
Quant aux prescriptions hygiéniques pendant la
grossesse, on conseille de marcher le plus possible, pour que l'enfant
soit petit et l'accouchement facile.
Les Ainos défendent à la femme enceinte de manger
des crabes, car le nouveau-né pourrait avoir le bec de lièvre. Il est
défendu de même de manger de la viande d'oiseaux, car l'enfant naîtrait
avec du strabisme.
Il est défendu à la femme deux mois avant
l'accouchement de filer ou de tordre des cordes, ou bien de dévider les
fils sur un écheveau, car l'enfant pourrait naître avec les intestins
tordus.
Après sept mois lunaires de grossesse la femme doit
éviter les rapprochements sexuels fréquents, car les spermes pourraient
atteindre la bouche et les yeux du fœtus, et l'enfant naîtrait avec des
yeux malades. Il arrive, m'a-t-on raconté, que la bouche du nouveau-né
est à tel point remplie de mucosités blanches (qui portent chez les
Ainos le même nom que le sperme: « owembé »)
que l'on ne parvient pas à l'en débarrasser assez vite et l'enfant
meurt étouffé par cette mucosité.
Après l'accouchement les rapports sexuels sont défendus pendant
30-40 jours.
D'après les Ainos la fécondation ne peut avoir lieu,
qu'après des rapprochements répétés. Aussi les filles Ainos ne
craignent pas les suites d'un rapprochement isolé.
Quand aux avortements je pourrais noter sur 25 cas
de naissance et sur 147 femmes (âgées de 15-51 années) de la côte
orientale de Sakhaline, 2 cas en 1903 et 1 cas en 1904.
L'explication que donnent les Ainos des avortements est assez curieuse.
Il aura lieu lorsque la femme enceinte fait une chute, ou lorsque le
mari a quelque défaut génital, qu'il cache à sa femme.
Les avortements provoqués ne sont pas rares chez les Ainos et beaucoup
plus fréquents que chez les Guilaks.
Il est facile d'ailleurs d'en indiquer la cause
principale. La vie des Guilaks se passe d'une façon beaucoup plus
normale, dans les cadres de leurs coulumes et des traditions de leur
race, tandis que les Ainos de Sakhaline subissent déjà depuis près de
deux siècles l'influence d'un puissant facteur étranger: l'invasion des
Japonais.
Il apparaît un nombre énorme de relations
clandestines des femmes avec les étrangers; il s'est créé un type déjà
assez répandu, des filles s'adonnant à la prostitution presque sans
chercher à sauver les apparences. Dans les deux cas les femmes
cherchent tout à fait consciemment à éviter la maternité.
Le moyen le plus répandu entre tous, connu depuis
longtemps des Ainos, est de tuer le fœtus en pressant le ventre
fortement des mains ou avec un objet lourd, opération considérée comme
dangereuse et qui aurait parfois déterminé la mort de la femme.
Un autre moyen consiste à serrer fortement le ventre
au-dessus de la ceinture pendant quelques mois, pratique reconnue fort
incommode.
Ou bien la femmes saute du haut d'un escalier.
Un remède sympathique d'ailleurs peu répandu, et
pour cause, consiste à couper jusqu'à la ceinture les vêtements de
dessous et à les porter ainsi jusqu'à effet.
Un moyen fort connu employé souvent est la rouille que l'on mélange
dans le nord avec quelque infusion.
Les avortements se pratiquaient déjà, au dire de
vieux Ainos, dans les temps passés où les filles jouissaient de
beaucoup de liberté, mais elles se gênaient ou ne voulaient pas avoir
l'enfant avant le mariage.
Actuellement ce sont les remèdes d'importation
japonaise qui jouissent d'une grande vogue chez les femmes Ainos. Elles
n'en revèlent pas le secret, probablement pour ne pas trahir ceux qui
les leur enseignent, car la loi japonaise moderne punit sévèrement
toute pratique de ce genre.
Messieurs,
Je vous remercie vivement pour votre bienveillante attention.
Permettez-moi de vous retenir encore un moment pour
vous exposer l'idée qui me venait souvent pendant mon séjour parmi les
enfants de la nature. Nous étudions avec intérêt chaque détail de leur
passé; mais nous n'apportons presque aucun souci pour leur avenir. Ils
se meurent, ils disparaissent... Déjà à l'heure actuelle ils perdent
rapidement leur individualité propre au contact destructif des
envahisseurs. J'ai vécu parmi eux; je lisais dans leurs yeux tristes le
pressentiment d'une fin prochaine; ils cherchent instinctivemeat
l'appui de chaque personne qui leur témoigne un peu d'affection.
En homme, appartenant à une nation qui elle aussi
souffre, j'ai profondément senti leur détresse... Je me suis imposé
l'engagement moral d'attirer sur le sort de races primitives
l'attention des hommes de science qui s'intéressent à elles. Je ne
doute pas que cette société d'Anthropologie, la première de toutes qui
a cherché à étudier l'homme, que la société d'Anthropologie de cette
France, qui a donné naissance à tant d'idées grandes et généreuses, ne
prenne l'initiative de diriger toutes les bonnes volontés, de réunir
tous les efforts pour protéger ces êtres désemparés.
C'est notre devoir humanitaire, c'est un acte de sauvetage à tenter.
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M. R. LEGENDRE,
docteur ès-sciences, présenté par MM. Manouvrier, Verneau et Rivet, est
élu membre titulaire.